L'euro numérique sera-t-il une crypto ou une sorte de carte prépayée ?

04 octobre, 2025


euro numerique

 

La Banque centrale européenne souhaite la mise en place de l'euro numérique. Ce projet, qui pourrait voir le jour d'ici 2029, représente l'une des transformations monétaires les plus importantes depuis l'introduction de la monnaie unique en 1999.

L'Eurosystème et l'euro numérique

L'Eurosystème regroupe :
- La Banque centrale européenne (BCE), basée à Francfort
- Les banques centrales nationales des 20 pays qui ont adopté l'euro (comme la Banque de France, la Banque d'Italie, la Bundesbank allemande, etc.)

C'est l'Eurosystème qui :
- Définit et met en œuvre la politique monétaire de la zone euro
- Émet les billets et pièces en euros
- Supervise le système de paiement
- Gère les réserves de change

L'euro numérique serait un euro officiel en version digitale, qui pourrait être détenu dans un portefeuille numérique (avec un smartphone, ou avec une carte physique fournie par une banque). Ce serait l’équivalent digital de billets et de pièces.

L'euro numérique sera plus proche d'une carte prépayée que d'une cryptomonnaie

L'euro numérique ne sera pas une cryptomonnaie comme le Bitcoin. Il n'utilisera pas une blockchain publique nécessitant une connexion permanente pour valider chaque transaction.

Son fonctionnement s'apparente davantage à celui d'une carte de transport prépayée. Vous pourrez charger un montant d'euros numériques dans votre portefeuille électronique, stocké sur une carte à puce sécurisée ou dans votre smartphone.

Giesecke+Devrient (entreprise allemande de technologie de sécurité) travaille sur les paiements hors ligne pour que la monnaie numérique puisse fonctionner sans connexion Internet. Lors d'un paiement hors ligne, la transaction s'effectuera directement entre deux appareils par technologie NFC, exactement comme lorsque vous validez votre titre de transport.

Les euros numériques seront débités de votre puce et crédités sur celle du commerçant, sans vérification immédiate auprès d'un serveur central en cas de paiement hors-ligne. La synchronisation avec l'Eurosystème interviendra alors ultérieurement, lors de la prochaine connexion. Pour éviter la fraude et la double dépense, des limites de montant seront imposées pour les transactions hors ligne, et une reconnexion périodique au système central sera obligatoire.

Une limite de détention d'euros numériques est prévue

La BCE travaille sur les limites de détention, qui pourraient se situer entre 1 500 et 3 000 euros, mais ce montant est loin de faire consensus.

Les banques, inquiètes pour leurs dépôts, militent pour une limite beaucoup plus basse de 500 euros.

Tout montant dépassant le plafond sera automatiquement transféré vers votre compte bancaire traditionnel via le mécanisme dit de "waterfall".

Cette limitation révèle que l'euro numérique n'est pas conçu comme une véritable réserve de valeur mais uniquement comme un moyen de paiement. Elle vous maintient de facto dans le système bancaire traditionnel et limite considérablement votre liberté de choix quant à la forme sous laquelle vous souhaitez détenir votre argent

La traçabilité de l'euro numérique est différente du Bitcoin

La question de la traçabilité constitue l'un des points de comparaison les plus intéressants entre l'euro numérique et le Bitcoin. Contrairement à une idée reçue, le Bitcoin n'offre pas l'anonymat total souvent évoqué. Toutes les transactions effectuées sur sa blockchain sont publiques, traçables et conservées de manière permanente dans un registre accessible à tous. Chaque transaction Bitcoin est enregistrée avec les adresses de l'expéditeur et du destinataire, le montant transféré et un identifiant unique.

Des entreprises spécialisées comme Chainalysis, Elliptic et CipherTrace ont développé des outils avancés permettant d'analyser ces données du BTC et d'identifier des comportements à risque. Les autorités peuvent ainsi retracer l'historique complet d'une transaction depuis sa création.

L'euro numérique propose une architecture différente du BTC. Si la BCE affirme que l'Eurosystème ne sera jamais en capacité de voir directement les informations personnelles des utilisateurs, la réalité est plus nuancée. Par exemple un système centralisé de détection de fraude, développé par la société Feedzai, analysera chaque transaction pour lui attribuer une note de risque basée sur les comportements de paiement. Les intermédiaires financiers (banques et établissements de paiement) qui distribueront l'euro numérique auront, eux, accès aux données de leurs clients.

Le mécanisme de paiement hors ligne offre en théorie une confidentialité comparable aux espèces au moment de la transaction, mais lors de la synchronisation ultérieure avec le système central, ces transactions feront très probablement l'objet de la même analyse comportementale que les transactions en ligne. La seule différence réside dans le délai : immédiat pour les paiements en ligne, différé pour les paiements hors ligne. Dans tous les cas, le système analysera vos comportements de paiement pour attribuer des scores de risque anti-fraude, que vous ayez payé en ligne ou hors ligne.

Un calendrier progressif mais incertain

La phase de préparation actuelle s'étend jusqu'en octobre 2025. Le mois d'octobre 2025 correspond à la date butoir de cette phase préparatoire menée par la BCE depuis 2023. Cependant, il est crucial de comprendre que cette date ne marque pas le lancement de l'euro numérique, mais simplement la fin d'une étape de validation éventuelle.

Comme le confirme la BCE, en octobre, le conseil des gouverneurs devra décider de passer ou non à la prochaine phase de préparation. La décision de distribuer l'euro numérique ne peut être prise qu'après l'adoption par le Parlement européen de la loi. Bien que Piero Cipollone (membre du directoire de la BCE) ait évoqué 2029 comme échéance la plus plausible, la BCE rappelle qu'aucune décision finale n'a encore été arrêtée.

Le processus législatif européen reste donc déterminant. Des groupes du Parlement européen ont exprimé des réserves sérieuses sur l'euro numérique, ce qui pourrait ralentir son adoption.

Les avantages pour les États : contrôle et souveraineté

Pour les gouvernements européens, l'euro numérique représente avant tout un enjeu de souveraineté monétaire. La BCE présente ce projet comme une réponse à la domination de Visa et Mastercard ainsi qu'à la promotion des stablecoins indexés sur le dollar par Donald Trump. Cette monnaie numérique permettrait à l'Europe de maintenir son autonomie financière face aux géants américains du paiement.

Un aspect particulièrement révélateur de cette stratégie de contrôle concerne le contrat récemment attribué par la BCE. La startup portugaise Feedzai a décroché un contrat pouvant atteindre 237 millions d'euros pour sécuriser l'euro numérique. Le produit proposé est une plateforme d'intelligence artificielle qui attribue une note de risque à chaque transaction en analysant le comportement numérique des utilisateurs.

Chaque transaction entre particuliers ou entre commerçants sera filtrée par ce système. Si cette surveillance est officiellement justifiée par la lutte contre la fraude et le blanchiment d'argent, elle offre aux États un niveau de visibilité sans précédent sur les flux financiers. Les autorités pourraient potentiellement identifier des schémas de consommation, suivre les mouvements de capitaux et détecter instantanément toute transaction jugée suspecte.

Les bénéfices promis aux consommateurs

En tant qu'utilisateur, l'euro numérique propose plusieurs avantages concrets. Les services de base seront gratuits pour les particuliers, contrairement aux frais parfois élevés des cartes bancaires ou des virements internationaux. Vous pourrez effectuer des paiements instantanés partout dans la zone euro, que ce soit en magasin, en ligne ou entre particuliers.

La possibilité d'effectuer des paiements hors ligne constitue une innovation majeure. En cas de panne de réseau ou dans des zones mal couvertes, vous pourrez continuer à payer, tout comme avec des espèces.

L'inclusion financière représente un autre avantage significatif. L'euro numérique sera accessible aux personnes non bancarisées ou ne possédant pas de smartphone, offrant ainsi une alternative aux services bancaires traditionnels. Pour les entreprises, l'interopérabilité garantie dans toute la zone euro simplifiera considérablement les transactions transfrontalières.

Entre théories du complot et préoccupations légitimes

L'euro numérique fait l'objet de nombreuses spéculations. Certains internautes affirment que l'État aura un contrôle total sur les comptes et pourra décider de valider telle ou telle transaction en fonction du comportement citoyen, mesuré par une note sur un pass social, sur le modèle chinois.

La collecte massive de données sur les comportements de paiement, même anonymisées, pourrait créer des profils détaillés des habitudes de consommation. La tentation pour les gouvernements futurs d'utiliser ces outils à des fins de surveillance élargie reste une préoccupation.

Les risques d'un contrôle étatique excessif

La question centrale demeure : jusqu'où le contrôle de l'État peut-il s'étendre sans porter atteinte aux libertés individuelles ? Si la BCE assure que les données personnelles seront protégées, le système Feedzai analyse néanmoins chaque transaction pour lui attribuer une note de risque. Cette surveillance, même automatisée, crée un précédent préoccupant.

Imaginez un scénario où, progressivement, les critères de risque s'élargissent. D'abord limités à la fraude et au blanchiment, ils pourraient théoriquement s'étendre à d'autres comportements jugés indésirables. Sans garde-fous solides, le système pourrait dériver vers une forme de contrôle social par l'argent.

La limite de détention imposée sur les comptes en euro numérique constitue un autre point de friction. Si cette mesure vise à préserver la stabilité financière et le rôle des banques, elle limite de facto votre liberté de gérer votre argent comme vous l'entendez. Le mécanisme de waterfall, qui transfère automatiquement les excédents vers un compte bancaire classique, vous maintient dans le système bancaire traditionnel.